Sayaka Murata

Trad. Mathilde Tamae-Bourbon

Editions Denoël, col. & d’ailleurs, janv. 2018, 124 p., 16,50 €

Mes lectures Denoël

B26798

4e de couv. :

Depuis l’enfance, Keiko Furukura a toujours été en décalage par rapport à ses camarades. À trente-six ans, elle occupe un emploi de vendeuse dans un konbini, sorte de supérette japonaise ouverte 24h/24. En poste depuis dix-huit ans, elle n’a aucune intention de quitter sa petite boutique, au grand dam de son entourage qui s’inquiète de la voir toujours célibataire et précaire à un âge où ses amies de fac ont déjà toutes fondé une famille.
En manque de main-d’œuvre, la supérette embauche un nouvel employé, Shiraha, trente-cinq ans, lui aussi célibataire. Mais lorsqu’il apparaît qu’il n’a postulé que pour traquer une jeune femme sur laquelle il a jeté son dévolu, il est aussitôt licencié. Ces deux êtres solitaires vont alors trouver un arrangement pour le moins saugrenu mais qui leur permettra d’éviter le jugement permanent de la société. Pour combien de temps…

Mon billet :

J’ai choisi ce livre car c’est un roman japonais contemporain et j’ai bien fait pour moi c’est une petite perle.

La couverture est juste magnifique avec ses gouttes d'eau qui empêchent de voir les choses telles quels sont. des gouttelettes qui sont comme mille prismes qui déforment les apparences. Un autre réalité.

Ce roman a pour narratrice une jeune femme particulière. Elle appréhende la réalité à sa façon, on pourrait dire au premier degré. Cela m’a fait penser à une forme d’autisme mais là je m’avance un peu car je ne maîtrise pas le sujet.

Ce roman tient d’un bout à l’autre son sujet et son « langage ». Comme son personnage, c’est un texte concis qui va à l’essentiel, ou ce qu’on considère comme des digressions sont juste des exemples pour essayer de cerner son comportement. Le langage est en adéquation avec ce qu’elle raconte. Le rythme en fait partie.

Je n’avais pas vu qu’il avait eu autant de prix dans son pays d’origine et c’est assez significatif. On a une image des japonais qui ne correspond pas tout à fait celle décrite dans se roman.

Ce que je note, c’est l’hypocrisie des gens « bien pensant » ce n’est pas digne de travailler dans un konbini et pourtant ils ne changent pas le fonctionnement. C’est comme s’ils avaient besoin d’avoir quelqu’un à mépriser pour se sentir mieux. Elle est entourée de gens ordinaires qui veulent que tout leur ressemble.

Ici pas de proverbe « il n’y a pas de sot métier ». Furukata est faite pour ça, c’est ce qui lui correspond, c’est là qu’elle s’épanouie. Il lui faudra connaître la perte, l’absence pour le revendiquer, car elle n’est pas du tout dans la confrontation elle a bien vu qu’il existe des règle. Elle ne les comprend pas toutes mais essais par mimétisme de donner une image d’elle qui correspond à ce qu’on demande à une jeune femme.

Je lisais ce roman et je m’interrogeais. Combien sommes nous à jouer un rôle pour qu’on nous fiche la paix ? Pourquoi ne peut-on pas être tel qu’on le souhaite dans une société évoluée ? J’ai dévoré ce roman avant de reprendre celui que j’avais en cours « A malin, malin et demi » de Richard Russo est là encore on a un personnage en marge qui fait tout pour être dans la norme, son degré de différence est moindre mais il existe.

On en vient à parler du handicap invisible, et mon esprit me renvoie à un livre lu il y a quelques mois « le funambule sur le sable » de Gilles Marchand qui met en scène deux enfants avec un handicap, l’un physique et l’autre invisible et le regard des autres va être différent.

Si je continue à réfléchir, je trouverai bien d’autres lectures qui abordent ce sujet. A croire que c’est une préoccupation du moment ou que j’ai une tendance à attirer ce type de lecture !

Ce qui est original dans ce roman c’est de voir cette jeune femme devenir le prolongement du konbini sans basculer dans du fantastique. Il est devenu un nouveau sens. Il est la vue avec les lumières et les couleurs, il est l’ouïe avec ses bruits, il est l’odorat avec ses odeurs particulières, il est le toucher car chaque matière représente quelque chose et il est un tout presque une âme sœur qui rythme la vie et les pensées en toute innocence et sincérité de Furukura. Quand à Shiraha, lui aussi est un inadapté de la société. Il rejette la vie qu’on lui propose mais pas de la même façon, puisque lui c’est volontaire, il pourrait faire autrement. Lui combat (à sa façon) le système en essayant de profiter des mécanismes mis en place par la société. Il a un côté calculateur. Du coup son langage est plus virulent et agressif. Il essaiera de manipuler Furukura mais il ne comprend pas qu’elle n’a pas de prise. Je me suis attachée à Furukura et je n’a i pas du tout aimé  le comportement de Shiraha. Pourtant il dit des choses justes sur la société en général. Mais pour moi il ne faut pas toucher à Furukura  c’est un cœur pur!

La scène finale est magnifique et montre la pureté de Furukura. Mais je ne vous en dis pas plus.

Je vous laisse aussi découvrir les autres personnages et leurs rôles dans la vie de Furukura. Il y a des scènes émouvantes mais beaucoup d’humour. Furukura est incapable de faire d'auto dérision mais  justement son côté détaché donne lieu à des scènes assez cocasses. Elle souffre des blessures qu’on lui cause mais là encore elle ne  les ressent pas autant la portée que nous.  Ça la dépasse et donc certaines répliques tombent à l’eau.

Un roman touchant sans pathos. Un personnage attachant qui fait tout pour se façonner une apparence de normalité, juste pour se fondre dans le décor pour qu'on la laisse vivre sa vie. Et qui inconsciemment nous décrit une société hypocrite et conditionnée. Des marionnettes qui se croient libres et heureuses de jouer le rôle qu'on leur a assigné, elles en deviennent comiques et ridicules.

Je remercie les Éditions Denoël pour cette découverte qui est un coup de coeur.

Denoel

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