Aminata Sow Fall

Éditions du Serpent à Plumes, mars 2018, 140 p., 16 €

Mes lectures du Serpent à Plumes

empire du mensonge4e de couv :

Au Sénégal, trois familles partagent une cour. Cette cour est un véritable Eden où ils partagent les repas, des joies et les peines, les longues discussions et les récits des ancêtres.

Quand la famine frappe, les familles se dispersent et les enfants grandissent avec le lointain souvenir de leur paradis perdu. Et le temps passe. Mais peu à peu ces mêmes enfants se retrouveront et parviendront à recréer une nouvelle cour commune, une nouvelle île édénique remplie d’espoirs.

Avec ce conte résolument moral, Aminata Sow Fall exalte les valeurs simples et la richesse des cœurs. Elle affirme haut la nécessité de rebâtir nos sociétés sur un modèle d’entraide et de partage, de sincérité et de courage.

 

Mon billet :

J’ai eu envie de lire ce roman lorsque j’ai entendu et vue Aminata Sow Fall interviewée. La façon dont elle abordait son travail d’écriture, l’exigence de concision pour ne laisser que l’essentiel, sa façon de parler, son regard sur la littérature et la société africaine tout était là pour piquer à vif ma curiosité.

Lorsque le service presse je me suis précipité dessus mais je me suis rendu compte que des événements dans ma vie personnelle créaient des interférences. Ne voulant pas gâcher ma lecture j’ai préféré différer ma lecture. Jusqu’à oublier de quoi cela parlait. Et j’ai bien fait car en le reprenant mon enthousiasme  ne m’a pas lâché tout au long des 140 pages qui composent ce livre. Il se lit presque en un seul souffle.

Tout va se dérouler un dimanche lors d’un repas de « famille ». Comme c’est souvent le cas c’est l’occasion de se remémorer le passer, de raconter aux jeunes générations ce que leurs aînés ont fait, non ils n’ont pas toujours été vieux !

C’est ainsi que plusieurs époques vont se superposées, à chaque fois on a un récit au présent. Nous commençons donc avec ce dimanche, les petites tensions qui sont latente. Ils ont décidé que ce temps ensemble est fait pour se dire franchement ce qui ne va pas dans le comportement des uns et des autres. Un éclat de voix entre un père et un fils, et un autre membre du groupe va retracer au plus jeune l’origine de cette idée de cour commune et de l’amitié qui les a unis. Retour à l’instant actuel. Puis un autre retour en arrière pour inclure les membres plus récents du groupe. Dans ces va et vient entre mémoire et dialogue on va découvrir une certaine Afrique. C’est dans cette communication que peuvent s’apaiser les tensions.

Ces changements « d’époque » ne sont pas matériellement visuelles puisque c’est intégré à la conversation d’où l’intérêt de ne pas étaler la lecture. Cette structure narrative nous place dans la conversation comme si on était avec les protagonistes dans cette cour.

Ce que j’ai aimé c’est cette idée de famille  composite.

Tant par la forme, la structure que par le fond, le récit on a l’image de la roue de la vie qui tourne. Ce que l’on nous a transmis comme éducation et culture nous le redonnons, dans une forme différente en ajoutant notre expérience, la génération suivante a évolué et évoluera encore plus tout en ayant des racines.

De toute rencontre, il est possible d’en retirer un enseignement même si elle est dramatique. Une bonne action  nous fait du bien et éventuellement peut changer votre vie à vous aussi. Je pense en autre à cette scène où le vieil homme est battu, humilié, sauvé par sa femme et  par un des assaillants qui a changé de camp. Ce couple va ouvrir sa porte à ce jeune homme perdu et lui montrerons qu’il peut accéder à une autre vie. Ils ne l’on pas rejeté.

Ce roman met aussi en avant  la cohabitation entre gens de bonne meurs, sans regarder ses convictions religieuses, politiques, ni ses origines, ni sa langue. Toute cette richesse est cachée par la pauvreté. Aux pauvres ont fait croire qu’ils ne valent rien, qu’ils ne sont pas intelligents, alors qu’ils ont plus de savoir, de culture que certains riches.

Cette variété de langues, on la retrouve sans le texte, avec l’emploi de mots, expressions ou dictons issus de toutes ses sources.

L’ouverture d’esprit c’est aussi laisser une chance à l’autre. Tous les blancs par exemple ne sont pas pareil, certains aiment profondément cette terre et leurs habitants. C’est ainsi que Sada va aller parler à un grand patron pour l’aider à trouver une information. En deux clics et un service de courrier spécial il pourra aider Sada et s’aider lui-même.

Aminata ne nous brosse pas un tableau idyllique de l’Afrique moderne. Elle parle de corruption, de népotisme, du culte de la personne des dirigeants, du laxisme administratif…

Le pays, le continent va mal, les infrastructures font  qu’il y a des gens qui vivent dans des décharges, dans des lieux insalubres… L’immobilisme et un certain fatalisme n’aide pas à avancer. Ex : Sada a creusé un puits en remerciement  et pour améliorer la vie à l’école… et le directeur de dire « personne n’y avait pensé avant » !

Le problème d’état civil rappelle d’une part qu’à l’origine les gens n’avaient pas besoin de se déclarer de la même façon qu’en Europe. La politique coloniale et ses manques, puis la main mise d’une certaine oligarchie  font qu’il est encore très compliqué pour la population pauvre de se rendre compte de son importance dans l’état actuel des choses. Il y a un fossé entre les gens.  Certains politiques l’on compris et en jouent. En période d’élection des cartes d’identité sont créées avec les données qui les arrangent pour les faire voter. Tout est faussé.

La façon de donner un nom à une personne n’a rien à voir avec notre vision à nous. Les noms de naissances et les « surnoms » sont  fluctuants dans certains cas. Par exemple : Bougama « celui dont personne ne veut » va  devenir  Taaw « l’aîné » jusqu’à devenir un vrai prénom à l’état civil.

Aminata  Sow Fall nous  dit à travers ses personnages que la pauvreté n’excuse pas la violence, le manque de respect des aînés, le manque de respect des autres et de soi. Il n’y a pas d’âge pour apprendre. Elle sait bien que c’est là le quotidien de beaucoup. Tout n’est pas rose, il y a un laisser aller qui engendre  la violence, la dégénérescence, perte des valeurs humaines, l’éveil des instincts du plus fort. Le titre du livre écrit par Mignane : « Honte à nous, qu’avons-nous fait de ce que nous avons appris », évoque déjà. Les extraits vont dans le même sens.

La place de l’oralité est toujours ancrée dans la culture, « l’Empire du mensonge » c’est ça aussi. Le côté conte et théâtre. La mémoire, la référence aux ancêtres tout se transmet.

La place des femmes est primordiale, elles incarnent la terre mère, le socle de la famille et la société. L’ouverture vers les grandes écoles, avant de retransmettre aux autres. Les femmes ont ici un sacré caractère !

J’ai été aussi très sensible à l’habitat :

L’immeuble qui a failli coûter la vie à Mafaté et l’a blessé.

Les maisons sur pilotis pour vivre dans la fange aux abords de la ville.

Les maisons autour de la cour, avec la mise en commun des biens pour laver, manger, faire ses besoins, vivre ensemble et parler, partager ses douleurs. L’eau qu’il faut apporter.

Derrière tous les lieux de vies dont elle nous parle il y a du sens.

J’arrête là mes digressions et mes interprétations, si ça se trouve vous y verrez tout autre chose. Je vous laisse le découvrir par vous-même.

Je garderais de belles images de cette histoire. Elle nous laisse des images d'espoir pour les hommes de bonne volonté.

Je remercie les Éditions du Serpent à Plumes pour leur confiance.

 

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