Angela Thirkell

Trad. : Florence Bertrand

Editions 10/18, 2018, 284 p., 7,50 €

Club de lecture AUF

 

parfum des fraises sauvages4e de couv. :

Mary Preston est invitée par sa tante à passer l'été à Rushwater House, splendide villa dans la campagne anglaise. La saison s'annonce pleine d'insouciance. Mais c'était sans compter le séduisant David, l'artiste de la famille, mauvais parti pour une jolie jeune fille sans fortune... Entre les balades au clair de lune et le bal tant espéré, cet été comblera-t-il le cœur de Mary ? Publiée en 1934, cette comédie romantique effrénée, aux personnages excentriques et attachants, est un bijou vintage, dans la lignée de Nancy Mitford. Follement drôle et irrésistible.
 

Mon billet :

J’ai été attirée par le titre et le fait que cela se passait avant 1934 en Angleterre. Puis il y a quelques semaines j’ai gagné ce livre et il faut choisi dans mon club de lecture.

J’ai bien aimé l’introduction d’Alexander McCall Smith. Non seulement cela se passe dans les années 30-34 mais il fut écrit à ce moment-là, comme indiqué dans la quatrième de couverture que j’avais lu en diagonale !

J’étais donc partie sur une lecture So British. Une famille de nobles (comtes) avec tous les attributs qui vont avec passe l’été à la campagne. On repère très vite ce que va advenir de certains mais c’est drôle de voir comment la narratrice à la troisième personne joue avec eux.

Je me méfie toujours quand on nous annonce qu’on va rire… toutefois au bout de quelques paragraphes j’ai effectivement commencé à rire tellement cela me « paraissait gros ». Tous ces personnages extravagants perdus dans leur univers. La grand-mère (avec un rôle équivalent de la reine mère) qui  perd des choses et la mémoire mais avec toute la dignité dû à son rang, elle-même tout le monde par le bout du  nez. Elle sème ses accessoires partout et passe son temps à réclamer : ses châles (il fait froids dans ses manoirs anglais), ses lunettes (plusieurs paires), sa canne (qui n’arrête pas de tomber), son sac et ses lettres dont elle veut partager le contenu. Cela donne des scènes cocasses (tout le monde court partout, monte descend les escaliers, ouvre et ferment des portes). Parfois elle dit tout haut ce qui lui passe par la tête sans « filtre », elle est protégée par son statut social et son âge. Qu’est-ce que j’ai rit lorsqu’un soir Lady Émilie met  je ne sais combien de temps à s’installer et puis d’un coup décide que c’est l’heure d’aller se coucher et qu’elle veut tout transporter dans ses mains… bien sûr elle sème tout et on a tout le monde qui la suit pour ramasser ses affaires, et elle royale ne voit rien !

Nous avons ensuite son mari Henri, enfin Sir Leslie qui est surtout préoccupé par les taureaux qu’il élève pour envoyer sur ses terres en Argentine. Il ne prend pas de gants pour dire ce qu’il pense des lubies de sa femme et ses invités importuns. Une fois de plus le fait qu’il soit un comte lui apporte son lot de désagréments mais aussi la liberté d’agir à sa guise.

La fille Agnès, épouse fidèle, mère de trois enfants,  se retranche souvent derrière son  rôle de la gentille idiote qui ne sait pas prendre de décisions sauf pour les vêtements. Elle a des tiques de langage, elle dit à tout bout de champs « c’est contrariant » quand on lui fait part d’un désagrément domestique, ou encore « il faut que je demande à Robert » son mari qui est en voyage d’affaire en Argentine. De plus elle revient s’en cesse sur certains accidents mineurs, elle a une peur bleue que quelqu’un s’enrhume. Il y a un côté comique de répétition.

John est le plus âgé des enfants vivants, il a la trentaine. C’est le veuf inconsolable, le pilier de la famille, gentil, sur qui on peut compter, le confident qui veut tout arranger.

David c’est le plus jeune fils, c’est l’enfant pourri gâté qui a reçu un héritage et peut vivre comme un artiste, un dilettante, volage et séducteur par jeu… Et bien sûr toutes se pâmes devant lui et il trouve cela normal.

Martin, c’est le petit fils le plus âgé, il va avoir 17 ans. Sa mère est en voyage et son père est mort au combat pendant la première guerre mondiale (la grande tristesse de la famille). Martin est jeune, impétueux, insouciant. Il a un langage plus jeune.

Les trois petits sont là comme des éléments décoratifs, ils font l’objet de l’attention de leur mère Agnès, ils  permettent parfois de faire changer les conversations. Bien sûr ils font des bêtises et les nurses sont là pour les réparer. Il y a toute la thématique de l’éducation de cette époque et de ce milieu-là. On sent des changements qui ne son pas du goût de tout le monde. Par exemple les nurses sortent  des écoles.

Autour du noyau familial vont graviter des étrangers qui vont jouer chacun un rôle prédéfini  dans leurs activités sociales.

La domesticité, elle fait partie de la famille, des murs, c’est une institution en elle-même avec pour chacun une mini prise de pouvoir. Le majordome avec son gong, la cuisinière qui gère l’intendance et la cuisine. La femme de chambre de lady Emilie qui œuvre dans l’ombre… le chauffeur, les nurses etc. sont sous leur coupe. Il y a une hiérarchie. Les domestiques  savent où est leur place et jusqu’où ils peuvent aller. Ils vont être parfois être mis en avant.

Mary, la nièce d’Agnès par alliance. La naïve, gentille et romantique qui croit vivre un rêve. Elle va voir sa vie bouleversée. Elle tient presque le rôle de la parente pauvre sans dote, ni avenir. Elle est touchante.

Mr Holt, le courtisan imbu de sa personne. Il permet de mettre en avant une des facettes de cette vie aristocratique. L’engouement du jardinage,  les rouages des relations entre nobles par l’intermédiaire de ses « parasites » qui font bien dans le tableau. De faire valoir.

La famille française qui vient passer l’été dans le presbytère dont le prêtre est absent (il a besoin de prendre l’air !) la mère de famille est « puante » elle critique tout et elle laisse peu de place à sa famille. Nous avons des royalistes, des stéréotypes.  C’est un peu comme le négatif de la photo de famille Leslie.

Il y aura la rivale de Mary, là aussi on a un effet de miroir, tout les oppose. Là aussi cela permet de voir une autre facette de la société anglaise, elle représente la modernité. Elle fait des études, elle travaille à la radio, prend des décisions, fréquente les hommes d’égal à égal, elle parle de sexualité assez librement. Tout en étant consciente des limites à ne pas dépasser pour ne pas se marginaliser.

En face d’elle Mary est presque un personnage à la Jane Austen, elle représente la vieille Angleterre et les traditions. Elle n’a pas fait d’études, elle soigne sa mère et joue à la dame de compagnie. Elle se soumet aux aléas du destin.

J’ai beaucoup rit lors de scènes presque caricaturales. Des gags (involontaires), des répliques pas volontairement drôles etc.

On dirait des tableaux qui prennent vie mais tout part de travers et les personnages se prennent les pieds dans le tapis, le tout avec le flegme britannique. Cela donne une vision assez caustique.

Je vais essayer de donner un exemple :

On a M. Holt, le flagorneur qui s’est invité tout seul, assez lourd et imbu de sa personne qui vient entre autre pour voir le jardin avec Lady Emilie. Mais voilà qu’elle part faire une sieste, elle reviendra toute reposée ! et contente de le dire.  Agnès va donc tenir compagnie à M. Holt tout en surveillant ses enfants près d’un bassin. Les conversations sont interrompues. Chacun essai de parler de ses préoccupations, cela donne des conversations limite surréaliste, avec toutes les diversions. Cela fini avec un M. Holt mouillé, taché, humilié qui n’arrive plus trop à se maîtriser. La réaction d’Agnès c’est presque « Oups ».

Plus tard on aura Agnès et ses enfants autour du même bassin avec un autre personnage (qui aura un autre comportement) et une autre catastrophe. Agnès toujours égale à elle-même, perdue dans ses  préoccupations. Attentionnée mais à côté de la plaque. Elle va revenir sur son inquiétude plusieurs fois au cours du reste du roman.

On a cet entre deux-guerre, ces années folles qui  laissent dans l’ombre les dangers. On a pourtant deux ou trois mentions au nazisme (le salut) et les problèmes pour aller et venir en Allemagne pour certains.

C’est un roman très riche et qui mérite de s’arrêter sur certaines scènes en apparence champêtres et surannées.

On a de l’humour visuel, burlesque,  de l’humour dans les répliques et les répétitions, de l’humour dans la construction littéraire et la galerie de portrait. La narratrice parle parfois au lecteur et le fait entrer dans la confidence avec des … je vais pas vous décrire tel ou tel endroit, vous avez compris.

On a un reflet de la société de l’époque : l’étudiant, l’homme d’affaire, le militaire, la religion, la royauté et la noblesse, les traditions, la famille, la hiérarchie sociale, la politique, la musique (présence du jazz), les langues qu’il faut connaître, les artistes, la poésie, l’émancipation féminine.

Le monde féminin, une thématique omniprésente. La maîtresse de maison doit veiller sur la gestion de la maison, les rapports avec la domesticité et toutes les animations à organiser. Leur rôle dans la famille, attentives au bien être de tous, la bienséance qui prévaut, maintenir son rang et protéger par des mariages appropriés ses alliances. Et  pourtant on a l’impression qu’elles ne parlent que de chiffons et d’enfants. Les fautes de mauvais goûts ne sont pas admises. La vie à la campagne et à la ville, tout est codifié.  

J’ai dévoré ce roman et j’ai pris grand plaisir.

 

kokeshi coup de coeur